RENCONTRE AVEC FRED DES OGRES DE BARBACK, LE 22 SEPTEMBRE, CENTRE DE LA CHANSON

 

 

Les Ogres de Barback sont les parrains de la 21ème édition du tremplin Vive la Reprise ! 2015. Entre deux concerts, nous avons rencontrés Fred, chanteur des Ogres, qui nous raconte dans les grandes lignes les 20 ans de carrière d'un groupe atypique, partisan de l'auto-production et de la débrouille. Un beau moment d'échange.

 

Pourquoi les Ogres de Barback ?

Au début, avec mon frangin Sam nous avions un duo et il fallait trouver un nom de groupe. On aimait bien l’orgue de Barbarie, on a changé quelques mots et c’est devenu les Ogres de Barback.

A travers votre label Irfan, vous vous  êtes organisés dès le départ en auto-production et très vite en auto-distribution, un mode de fonctionnement adopté avant tout le monde. Est-ce par choix ou par nécessité ? Avec le recul, quelles sont les forces et les limites de ce modèle économique ?

C’est une question primordiale à laquelle nous avons réfléchi très vite. Notre premier album auto-produit, mais distribué chez PIAS, a été vendu à 10 000 exemplaires. Pour un album auto-produit, c’était pas mal ! Quand on a commencé, il y’avait un renouveau de la chanson, avec la Tordu, les Têtes Raides, etc… Très vite, nous avons senti qu’il y avait une brèche qui s’ouvrait pour cette nouvelle génération d’artistes. Quand on a commencé à se faire connaître, les maisons de disques nous ont fait des propositions très alléchantes mais nous nous en sommes méfiés, de peur qu’on nous contraigne à faire des choix artistiques qui ne correspondraient pas à nos valeurs. On vient d’une famille humaniste et un peu rebelle, on ne nous oblige pas à faire ce que l’on ne veut pas ! De toute façon, on organisait des tournées en chapiteau et très vite on s’est mis en marge de l’intérêt économique des labels et nous nous sommes débrouillés par nos propres moyens. Nous n’étions pas anti-système, c’était le système qui ne nous convenait pas. 20 ans plus tard, avec le recul, on ne regrette pas du tout notre choix.

Vous vous occupez de l’édition de vos albums maintenant ?

Cela s’est  fait en plusieurs étapes : au début nous n’avions pas d’éditeur, ensuite ce sont les éditions Salut ô !  (éditeur de Tryo) qui nous ont intégrés à leur catalogue dont s’est occupé Robert Bialek. Enfin, depuis 5 ans, nous avons récupéré notre catalogue – Barback Editions - dont on délègue la gestion aux Editions Balandras.  

Vous aviez cette lucidité que les autres groupes n’ont pas forcément eue… Vous étiez précurseurs d’un système que les autres vont adopter par la suite parce qu’il y a eu de moins en moins de maisons de disques…

Ce qui nous gênait à l’époque, et en regardant comment fonctionnaient d’autres groupes, c’était parfois l’énormité des dépenses faites pour sortir un album ! Notre pari c’était qu’il était possible de produire et de vendre le même nombre de CD avec des coûts de production beaucoup moins élevés !

20 ans après, la réalité a conforté complétement ce choix ! L’avenir du secteur de la musique, comment tu le vois ?

On fait figure d’exception mais on croise aussi plein de gens qui ont voulu adopter le même modèle économique que nous et pour qui cela n’a pas forcément fonctionné. Je pense qu’il faut être honnête du début jusqu’à la fin. Parce que tu peux aussi adopter un modèle économique comme le nôtre et tricher avec le public. Lors de la tournée des 20 ans, le public a bien vu que le prix des places de concerts n’avait pas doublé. Idem pour nos disques, on n’en a jamais vendu plus que ce qu’il fallait. On ne s’en est jamais mis plein les poches ! On n’est pas gourmands, nos salaires ne sont pas mirobolants, nos vies sont simples.

Ce que les maisons de disques ont appelé marketing 360°, nous on le faisait nous-mêmes dès le début : c’est « l’auto-tout » comme je dis. Nous nous considérons plus comme artisans que comme artistes et c’est 100 fois plus de boulot. Heureusement,  nous nous appuyons sur une solide équipe de 4 personnes qui depuis plus dix ans – certains même depuis le début – prend en charge toutes les tâches nécessaires à l’existence et au développement des Ogres : l’administration, le management, la production, la recherche de concerts (booking), la communication… Sans oublier l’équipe de techniciens (son et lumière) qui accompagne le groupe depuis des années.

Modèle de développement économique singulier donc… Est-ce que l’on retrouve cette originalité dans la manière dont vous allez construire votre public au cours de ces 20 dernières années ?

On a eu une première génération de public qui nous écoutait à nos débuts et puis qui se sont peut-être un peu lassés. Certains ont réécoutés les Ogres quelques années après avec leurs enfants, lorsque les albums Pitt Ocha sont sortis. Le public voit bien qu’on fait toujours 2h30 de concert et qu’il en a pour son argent. Notre public, c’est comme une grande famille à présent !

Le bouche à oreilles a été très important dans votre développement ?

Oui, énormément. Au cours de ces 20 ans de carrière on n’est jamais passés sur les antennes des grosses radios … De toute façon, il y’a un public d’artistes télé et un public d’artistes de scène. On s’est souvent revendiqué comme étant un groupe de scène comme Zebda, Massilia Sound System… un public télé ne se déplace pas forcément aux concerts. Nous on a fait 2300 concerts en 20 ans ! Au bout d’un moment, les gens entendent parler de toi !

Quels sont les avantages et les inconvénients de travailler en famille ? Comment se prennent les décisions ? Comment se répartissent les rôles ?  Cela permet-t-il de dépasser plus facilement les éventuels conflits ? 

On habitait ensemble, on tournait ensemble… on s’entendait très bien. S’il y a parfois des conflits ceux-ci se règlent assez facilement.

Comment s’organise la « fabrique »  d’une chanson au sein des Ogres ? Qui fait quoi ? Entre parole, musique et arrangements ?

Moi je fais les mélodies et les textes. De plus en plus, les frangins proposent des chansons. Mais souvent c’est moi qui écris le texte et la mélodie et c’est eux qui font les arrangements.

Vivre ensemble, l'ouverture aux autres, ne pas avoir peur de son voisin… c'est un peu votre mot d'ordre. Est-ce que tu considères que votre chanson est engagée ?

En 20 ans, nous n’avons jamais fait de concession : c’est ça notre plus grand engagement. Il y’a quelques temps, on nous a proposé de participer à une émission télévisée de grande écoute, mais après une longue réflexion, on a refusé d’y participer car l’émission était enregistrée et on ne pouvait donc pas faire de live en direct. C’était un vrai choix et pas facile à faire car cette opération on le savait pouvait nous permettre de vendre d’un coup des milliers d’albums…

En 2007, vous organisez une tournée intitulée aux Urnes etc… Au-delà des concerts, il s’agit de sensibiliser le public à l'action citoyenne et aux élections présidentielles à venir. Comment aujourd’hui appréciez-vous ce type d’opération ?

Après la tournée Latcho drom, nous étions en période électorale. Alors on a décidé de faire une tournée pour poser la question : Pourquoi tu votes ? Pourquoi tu ne votes pas ? De là est né le nom de la tournée : Aux Urnes etc... Et puis le public a transformé le nom et c’est devenu Aux urnes citoyens ! On ne voulait pas inciter les gens à aller voter mais simplement les inviter à la réflexion.

Vous seriez prêts à renouveler l’expérience ?

Oui mais on préfère mettre notre énergie ailleurs pour éviter de se disperser. Notre engagement c’est aussi notre manière de fonctionner, notre façon de défendre certaines personnes. Nous soutenons ainsi Handicap international, La ligue de l’enseignement, Droit au logement… Nous soutenons également des microprojets culturels à travers notre fondation : une école pour handicapés en Arménie, un studio d’enregistrement à Dakar, une troupe de tziganes en Slovaquie… Cette fondation existe depuis 5 ans et cela nous permet de mener des actions sur lesquelles on a une visibilité complète.

Des Hurlements de Léo à Zebda, en passant par Tryo, Pierre Perret ou Sanséverino jusqu’à cette dernière collaboration, pour la tournée des 20 ans, avec la fanfare béninoise Eyo'nlé… Qu’est-ce qui vous amène ainsi à partager la scène et les projets artistiques avec d’autres artistes ?

Sans doute le goût des rencontres. On a tourné 6 mois avec Néry & la fanfare du Belgistan. Y’a de la vie, du partage, ça enlève le côté un peu « secte » de la chanson française. On a appris énormément avec les Hurlements de Léo, Néry & la fanfare du Belgistan, la fanfare Eyo’nlé…

Le meilleur souvenir de ces rencontres ?

Avec Pierre Perret à la Cigale quand tout le monde s’est mis à chanter la chanson Lily.. Pierre Perret avait déjà 45 ans de carrière, il a écrit une des plus belles chansons du monde. Ce qui nous a beaucoup surpris c’est que le public était jeune et pourtant, tout le monde était bouleversé parce que Pierre Perret était là.

Dans l’album « Vous m’emmerdez ! », Page de ma vie rend hommage à, Allain Leprest ;  sur scène, il vous est arrivé de reprendre du Brassens, et puis tu as un projet plus personnel autour de Renaud… Quelle influence ont eu ces auteurs-compositeurs-interprètes sur votre travail ? Sur votre écriture ?

En fait, la chanson est venue tout de suite. Avec mon frangin, on venait du punk. Quand on a commencé en 1992, il y’avait un renouveau de la chanson : la « chanson néoréaliste », la « nouvelle scène française » comme on disait. Pendant 4-5 ans on a fait des concerts acoustiques dans des lieux très calmes : café-concert, centre culturels… A l’époque, même le groupe Les Têtes raides ne jouait pas encore sur guitare électrique ! On reprenait Brassens, Renaud, etc… Et puis on a commencé à être influencés par la musique du monde : la musique des Balkans, la musique africaine... Et c’est à ce moment-là qu’on a ressorti les guitares électriques, les boîtes à rythmes… Au même moment, d’autres groupes ont ressorti eux aussi les guitares électriques pour revenir à des morceaux plus « pêchus ». Du coup pas mal de gens ne sont plus venus à nos concerts ; ils ne se retrouvaient pas dans ces nouvelles chansons et préféraient des chansons à textes plus calmes. Mais nous n’étions pas mécontents de sortir de ces « messes d’intégristes ». Dans certains festivals, si je n’articulais pas, je me faisais crier dessus ! On voulait s’éloigner de la chanson traditionnelle et aller vers d’autres sonorités, d’autres esthétiques musicales.

En effet, chez les Ogres, vous avez des chansons à textes mais vous avez aussi le goût de la fête !

Oui tout à fait. Et puis au fur et à mesure des années, on a pris du recul. Je prends beaucoup plus de plaisir à être sur scène aujourd’hui qu’il y’a 5 ans. Pendant les 10 premières années, c’était toute notre vie. Maintenant on a une famille et des enfants, c’est moins primordial que cela ne l’était avant.

En quoi les artistes comme Brassens et les autres t’ont influencé dans ton écriture ?

Moi j’ai été très influencé par l’écriture de Renaud : cette façon qu’il a de ne pas toujours être pointilleux, je trouve ça super, en comparaison de Brassens par exemple qui est plus minutieux. Et qui va passer des mois sur une chanson. Moi je suis plus feignant !

Et Allain Leprest ?

J’aime bien l’écriture spontanée, plus instinctive de Leprest et de Sarcloret.

En ce moment je reprends Mano Solo avec Les Hurlements d’Léo. Avec le recul -et peut-être aussi parce qu’il n’est plus là - je redécouvre des textes magnifiques : Ça rime pas, y’a pas toujours une cohérence entre les mots et pourtant qu’est-ce que ça parle ! C’est magique tout ce qu’on peut faire avec les mots !

Vous êtes les parrains de Vive la Reprise 2015 du Centre de la Chanson. C’est une nouvelle occasion d’aller à la rencontre d’autres artistes. Quels conseils tu donnerais aux jeunes artistes de chanson ?

Je n’ai pas forcément la bonne réponse ! Sans doute cesser de croire que l’on est le centre du monde ; garder une distance et aborder la scène avec un peu d’humilité.

Tu le disais tout à l’heure, c’est plutôt la démarche qui est engagée. Mais tout de même, est-ce que tu penses qu’il y’a des chansons qui peuvent changer les choses ?

Oui, je pense qu’il y’a des chansons qui amènent à réfléchir. Brassens n’a jamais été radical en disant : « Soyez tous comme moi sinon vous êtes tous des cons ! » Moi je crois en cette philosophie qui dit : « Je fais des chansons, elles te parlent tant mieux, elles te parlent pas tant pis ! » Dans les chansons des Ogres, il y a jamais de morale. C’est pour ça qu’on raconte souvent les histoires des gens, je trouve que c’est une bonne manière d’aborder les choses.

Oui, une chanson engagée, c’est par forcément très percutant…

Oui, ça amène à réfléchir je pense. Regarde la chanson Lily de Pierre Perret. Je suis sûr qu’il y’a beaucoup de gens qui ont été touchés par les paroles de cette chanson.

Pour finir, peux-tu nous raconter l’histoirede la chanson Contes, Vents et Marrées de l’album Irfan le héros ?

Y’a un passage autobiographique, notamment à Rennes quand j’étais souvent dans la rue. Et sinon j’ai puisé dans les histoires des gens que j’ai rencontrés au fil des concerts dans les cafés. On fait beaucoup de rencontres dans ces endroits et c’est souvent source d’inspiration pour moi.

Quels sont vos projets ?

On part au Bénin en Janvier 2016 pour aller faire d’autres morceaux avec la fanfare et ensuite il y’aura le nouvel album en 2017 !

 

Propos recueillis par Laura Trocmé et Daniel Ferrat

 

 

 

 

 

 

 

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